Leçon n°3 : Opérateurs bornés
Mots clés : Opérateurs bornés, Algèbre B(H), Auto-adjonction, Opérateurs unitaires, Opérateurs normaux, Théorème spectral
1. Les opérateurs linéaires : notions générales
Nous étudierons essentiellement les opérateurs linéaires, qui sont les plus importants mathématiquement car ils respectent la structure linéaire des EVN et/ou des Hilbert. Par ailleurs, la mécanique quantique ne fait appel, à très peu d'exceptions près, qu'à des opérateurs linéaires. Nous ne donnerons qu'un seul exemple d'opérateur non-linéaire utilisé en mécanique quantique.
Beaucoup de notions développées dans cette section ne nécessitent pas a priori la linéarité (par exemple, la continuité). Mais dans le cas linéaire, nous disposons de théorèmes puissants qui ne valent que dans ce cadre (par exemple, l'équivalence fondamentale entre continuité et bornitude pour les opérateurs linéaires). Par défaut donc on les supposera linéaires.
1.1. Définition et domaine
En dimension finie, on définit usuellement les applications sur tout l'espace vectoriel de départ. En dimension infinie, ceci n'est pas toujours possible. Un opérateur est défini par son action, et cette action peut ne pas avoir de sens sur tout l'espace. On est donc amené à définir :
On définit alors un opérateur linéaire de la façon suivante :
La raison pour laquelle on requiert la densité est que cela est nécessaire pour définir l'adjoint de l'opérateur de façon unique (cf. Section [op_adjoint]). Bien sûr, rien n'interdit en soi de définir un opérateur seulement sur une sous-partie miniscule de , comme par-exemple un sur sev de dimension finie alors que est de dimension infinie; mais en pratique ce n'est pas très utile, et on ne les considérera pas. Dans toute la suite de ce chapitre, nous ne considérons que des opérateurs linéaires au moins densément définis.
Un exemple d'opérateur densément défini est l'opérateur de dérivation dans ou plus généralement dans où est une sous-partie de , par exemple ou encore , etc. C'est un opérateur manifestement linéaire. Il est fondamental, et on le recroisera souvent.
Cet opérateur ne peut pas être défini sur tout entier. En effet, il est défini par et son action est . Il ne peut donc agir que sur des fonctions dérivables dont la dérivée reste dans . Son domaine maximal est donc :
aussi appelé l'espace de Sobolev d'ordre 1. On admettra ici que l'espace de Sobolev est dense dans .
Un exemple d'opérateur non linéaire est le suivant. L'opérateur de normalisation qui à tout vecteur de l'EVN associe son vecteur de norme 1 appartenant à la boule unité fermée, défini par
est non-linéaire : . Il est certes fréquemment utilisé en mécanique quantique, en particulier pour renormaliser un état après le mécanisme de réduction du paquet d'onde (i.e., le postulat de la mesure), mais il ne correspond pas à une observable physique de la théorie.
1.2. Addition et composition d'opérateurs
1.2.1. Addition d'opérateurs
On ne peut former les combinaisons linéaires de deux opérateurs et que sur un domaine commun. En effet, pour que ait un sens, il faut que appartienne à la fois à et à . Le domaine naturel de est donc
En conséquence, l'ensemble de tous les opérateurs linéaires de dans n'est pas un espace vectoriel, car l'addition n'y est pas toujours définie.
1.2.2. Composition d'opérateurs
On peut également définir la composition d'opérateurs. Si est un opérateur de dans et de dans , alors la composée (souvent notée simplement , et vue comme une multiplication) est définie par
pour le domaine
On observe donc que : la composition a tendance à rétrécir le domaine de définition.
Là encore, la question des domaines empêche de donner à l'ensemble des opérateurs linéaires une structure d'algèbre (pour l'addition et la composition). En revanche, et dans le cas , la composition permet de définir toutes les puissances d'un opérateur , et plus généralement tout polynôme en .
En conclusion, sans restrictions supplémentaires (par exemple de domaine communs), l'espace de tous les opérateurs linéaires « n'a pas une bonne structure algébrique ». Pour obtenir des structures exploitables (espaces vectoriels, algèbres), il faut se restreindre à des classes d'opérateurs avec des propriétés communes, notamment :
- Opérateurs définis sur tout (domaine plein),
- Opérateurs bornés (continus),
- Opérateurs partageant un même domaine dense fixé.
Nous y reviendrons dans les sections suivantes.
1.3. Continuité des opérateurs
1.3.1. Notion de limite
Avant de définir la continuité, rappelons brièvement la notion de limite dans les espaces normés.
Si la limite existe, elle est unique.
Interprétation. Cette définition signifie : « on peut rendre aussi proche que l'on veut de (à près) en prenant suffisamment proche de (à près) ».
Appliquée à , on retrouve la définition usuelle d'une limite de fonction réelle. Dans , on peut profiter de la structure d'ordre pour définir des limites à gauche ou à droite. Ici ce n'est pas possible : l y a une infinité de chemins d'approche du point , et on exige simplement que la limite soit la même quel que soit le chemin d'approche suivi.
1.3.2. Continuité
La notion de limite est donc quasiment celle de la continuité. Pour que l'opérateur soit en plus continu en , on requiert que cette limite vaut .
Un opérateur est dit continu (ou continu sur son domaine) s'il est continu en tout point de .
Formulation —. Puisqu'il s'agit d'une convergence forte (en norme), on peut la continuité en avec des quantificateurs :
1.4. Continuité des opérateurs linéaires
La linéarité simplifie considérablement la question de la continuité. L'idée intuitive est de profiter du fait que nous permet de ramener par translation le problème en tout point du domaine en zéro. Nous avons alors le fait remarquable suivant :
- est continu en un point .
- est continu en .
- est continu sur tout son domaine.
Remarque : par linéarité on a nécessairement .
Démonstration.
: Supposons continu en . Pour tout et tout , par linéarité :
Si , alors par continuité en , on a , donc . Ainsi est continu en tout point .
: Trivial.
Conséquence fondamentale. Pour un opérateur linéaire, la continuité est une propriété globale : soit il est continu partout sur son domaine, soit il ne l'est nulle part.
C'est ici que l'on s'écarte fondamentalement de la notion intuitive de continuité sur (l'absence de "sauts" ou d'asymptotes verticales). Dans un EVN, la continuité en zéro d'un opérateur linéaire se traduit par un contrôle de l'amplification. Selon la définition :
Autrement dit, être continu en , c'est garantir que l'opérateur ne transforme pas des vecteurs arbitrairement petits en vecteurs de taille "macroscopique". Mais cela n'éclaire pas véritablement ce qu'il se passe.
L'idée devient limpide en en regardant la négation (la discontinuité) :
Cela signifie qu'il existe un seuil pour lequel on trouvera toujours des vecteurs aussi petits que l'on veut, mais dont l'image "résiste" et ne s'écrase pas en norme. Le problème de la discontinuité n'est pas qu'il existe une direction fixe pour laquelle l'action de l'opérateur explose. En l'occurrence, c'est impossible : pour n'importe quel vecteur fixé , est par définition un vecteur de , sa norme est donc nécessairement finie.
En revanche, la discontinuité signifie que l'on peut trouver une suite de directions de norme , dont les images s'échappent à l'infini. Il suffit pour cela de choisir une suite de rayons tendant vers zéro. La discontinuité nous garantit l'existence de vecteurs (avec ) tels que . En posant alors la suite de vecteurs unitaires , on obtient par linéarité :
On a ainsi construit une suite de vecteurs unitaires (de directions changeantes) pour laquelle l'amplification de l'opérateur est non bornée.
Dès lors, deux conclusions s'imposent : d'une part, une telle non continuité ne peut se produire qu'en dimension infinie, et d'autre part, il émerge un lien entre la continuité et le caractère borné de l'opérateur, lien que l'on détaille dans la section suivante.
- l'opérateur n'explose pas sur une direction fixe (pour un donné, est fini).
- mais en "explorant" les hautes fréquences : là, l'opérateur amplifie le signal de manière illimitée.
est donc l'exemple type de l'opérateur linéaire non borné, et partout discontinu.
1.5. Opérateurs linéaires bornés
Nous allons maintenant établir de façon plus précise le lien fondamental entre continuité et bornitude pour les opérateurs linéaires.
1.5.1. Notion d'opérateur borné
Cette définition est équivalente à la propriété de contrôle local suivante :
Pour un opérateur général (non linéaire), la bornitude n'implique pas la continuité, et réciproquement.
1.5.2. Cas des opérateurs linéaires
Pour les opérateurs linéaires, la situation se simplifie drastiquement.
Démonstration.
Soit maintenant quelconque avec . On écrit
Puisque , on a , donc
Par linéarité :
Le cas est immédiat. On peut donc prendre .
Réciproquement, si pour tout , alors pour tout ensemble borné (avec ), on a
Donc est borné.
1.5.3. Équivalence fondamentale : continuité = bornitude
Nous pouvons maintenant établir le théorème central de cette section.
- est continu (sur tout ).
- est continu en .
- est continu en un point .
- est borné, c'est-à-dire qu'il existe tel que
- est borné sur la boule unité : .
Démonstration.
L'équivalence découle de la Proposition 3.
Il reste à montrer .
: Supposons continu en . Alors pour , il existe tel que
Pour tout , posons . Alors , donc .
Par linéarité :
d'où
Ainsi est borné avec .
: Si pour tout , alors pour tout , en prenant :
Donc est continu en .
Conséquence majeure. Pour un opérateur linéaire défini sur tout l'espace, continuité et bornitude sont équivalentes. C'est une propriété spécifique au cas linéaire qui n'a pas d'analogue général.
1.5.4. Norme d'opérateur
Interprétation. La norme mesure le facteur d'amplification maximal de sur les vecteurs unitaires. C'est la plus petite constante telle que pour tout .
- pour tout (inégalité de submultiplicité),
- (inégalité triangulaire),
- (homogénéité),
- (submultiplicité de la composition).
1.5.5. Espace des opérateurs bornés
On note l'algèbre des opérateurs bornés sur .
- C'est un espace vectoriel normé.
- Si , est une algèbre de Banach (pour la composition).
- Les opérateurs bornés peuvent être ajoutés, multipliés par des scalaires, et composés sans restriction de domaine.
1.6. L'opérateur adjoint
La définition de l'adjoint en dimension infinie est plus délicate qu'en dimension finie car elle fait intervenir à la fois l'action de l'opérateur et son domaine. Rappelons que pour construire l'adjoint, on utilise le théorème de représentation de Riesz sur les formes linéaires continues.
- Le domaine est l'ensemble des vecteurs tels que l'application est une forme linéaire continue sur (muni de la norme induite de ).
- Pour un tel , le théorème de représentation de Riesz (étendu à dense) garantit l'existence d'un unique vecteur tel que On pose alors .
1.6.1. Pourquoi requiert-on un domaine dense ?
La densité de est la condition nécessaire et suffisante pour que l'adjoint soit bien défini (c'est-à-dire unique).
Démonstration (Explication).
Si l'on a trouvé un candidat pour être l'image de par l'adjoint (c'est-à-dire ), alors le vecteur est également un candidat valide, car pour tout :
Ainsi, sans densité, l'adjoint n'est pas unique : on peut ajouter n'importe quel élément de sans changer la relation définissant l'adjoint. La densité assure que , rendant unique et l'opérateur bien défini.
- (l'adjoint de l'adjoint contient , avec égalité si est fermé).
- (sur le domaine approprié).
- (quand les compositions ont un sens).
2. Références
- [1]David Bohmhttps://doi.org/10.1103/PhysRev.85.166A Suggested Interpretation of the Quantum Theory in Terms of “Hidden” Variables. I. Physical Review 85, p. 166–179 (1952).
- [2]H. Dieter Zehhttps://arxiv.org/abs/quant-ph/0512078Roots and Fruits of Decoherence. Dans Quantum Decoherence, Birkhäuser, p. 151–175 (2006).
- [3]Wojciech H. Zurekhttps://doi.org/10.1103/RevModPhys.75.715Decoherence, einselection, and the quantum origins of the classical. Reviews of Modern Physics 75, p. 715 (2003).
- [4]Serge Harochehttps://doi.org/10.1002/andp.201300737Controlling photons in a box and exploring the quantum to classical boundary. Annalen der Physik (2013), conférence Nobel.
- [5]C. J. Myatt et al.https://doi.org/10.1038/35002001Decoherence of quantum superpositions through coupling to engineered reservoirs. Nature 403, p. 269–273 (2000).
- [6]Niels Bohrhttps://www.cambridgephilosophicalsociety.org/files/archives/niels-bohr_-on-the-applications-of-the-quantum-theory-to-atomic-structure-part-1-the-fundamental-postulates.pdfOn the Application of the Quantum Theory to Atomic Structure. Part I: The Fundamental Postulates. Cambridge University Press (1924), traduction de l'article de 1923.
- [7]N. P. Landsmanhttps://arxiv.org/abs/quant-ph/0506082Between classical and quantum (2005), section 3.2 : Object and apparatus: the Heisenberg cut.