Mots-clés: modèle de Hückel · chimie quantique · diagonalisation · orbitales moléculaires · énergie de délocalisation · populations électroniques
Exercice 1 : Modèle de Hückel du radical allyle
Le radical allyle C3H5 possède trois atomes de carbone alignés en chaîne, numérotés 1,2,3, chacun portant une orbitale pz et un électron π. Dans le modèle de Hückel, on décrit un électron π dans l'espace engendré par trois états orthonormés ∣1⟩,∣2⟩,∣3⟩ localisés sur les trois carbones, avec le Hamiltonien
H^=α−J0−Jα−J0−Jα,
où α est l'énergie de site et J>0 le couplage entre carbones voisins. Les carbones 1 et 3 ne sont pas voisins. On admet que chaque orbitale peut accueillir au plus deux électrons de spins opposés, et que l'énergie totale dans le modèle à électrons indépendants est la somme des énergies orbitales.
Question 1
Déterminer les énergies propres εk et les vecteurs propres normalisés de H^.
Indication
Écrire H^=α1−JM et chercher les valeurs propres de la matrice M, en résolvant son équation caractéristique.
Solution
On écrit H^=α1−JM avec
M=010101010.
Les vecteurs propres de H^ sont ceux de M, et si M∣v⟩=λ∣v⟩, alors H^∣v⟩=(α−Jλ)∣v⟩. Le polynôme caractéristique de M est
det(M−λ1)=−λ(λ2−1)−1⋅(−λ)=−λ3+2λ=−λ(λ2−2),
de racines λ=2,0,−2. Pour chacune, on résout Mv=λv, c'est-à-dire v2=λv1,v1+v3=λv2,v2=λv3. Pour λ=±2, on obtient v1=v3 et v2=±2v1 ; pour λ=0,v2=0 et v3=−v1. Après normalisation :
orbitaleχ1χ2χ3coefficients sur (1,2,3)21(1,2,1)21(1,0,−1)21(1,−2,1)eˊnergieε1=α−2Jε2=αε3=α+2J
L'orbitale χ1 a tous ses coefficients de même signe : elle est liante. L'orbitale χ3 change de signe entre chaque paire de voisins : elle est antiliante. L'orbitale χ2, d'énergie α, a un nœud sur le carbone central : elle est dite non liante. La somme des énergies vaut 3α, égale à la trace de H^.
Question 2
Écrire la configuration fondamentale des trois électrons π du radical allyle, et son énergie Eπ. Comparer à l'énergie d'un système formé d'une double liaison isolée, décrite par deux carbones couplés par −J, et d'un électron non couplé d'énergie α. En déduire l'énergie de délocalisation.
Solution
On remplit les orbitales par énergie croissante : deux électrons dans χ1 et un électron dans χ2. L'énergie vaut
Eπ=2(α−2J)+α=3α−22J.
Pour la référence localisée, une paire de carbones couplés est décrite par la matrice (α−J−Jα), de valeurs propres α∓J. Ses deux électrons occupent le niveau α−J, et l'électron isolé a l'énergie α : l'énergie totale est 2(α−J)+α=3α−2J. L'énergie de délocalisation est la différence
Eπ−(3α−2J)=−2(2−1)J≃−0,83J.
La délocalisation des électrons sur les trois carbones abaisse l'énergie, ce qui explique la stabilité particulière du radical allyle.
Question 3
Calculer la population électronique π moyenne de chaque carbone, définie par Nj=∑knk∣⟨j∣χk⟩∣2, où nk est le nombre d'électrons dans l'orbitale χk. Même question pour le cation allyle C3H5+, qui possède deux électrons π. Commenter.
Solution
Pour le radical, n1=2,n2=1,n3=0. Les modules carrés des coefficients sont (41,21,41) pour χ1 et (21,0,21) pour χ2. Ainsi
N1=2⋅41+1⋅21=1,N2=2⋅21+0=1,N3=1.
Chaque carbone porte en moyenne un électron π. Pour le cation, seule χ1 est occupée, par deux électrons :
N1=21,N2=1,N3=21.
Les carbones 1 et 3 ont perdu chacun un demi-électron : la charge positive du cation est répartie également sur les deux carbones terminaux, et non sur le carbone central. C'est un résultat bien connu des chimistes, qui le représentent par deux formes limites de résonance. Le modèle le retrouve simplement : l'électron retiré occupait l'orbitale non liante χ2, qui a un nœud sur le carbone central.
Question 4
Calculer l'indice de liaison π entre les carbones 1 et 2, défini par p12=∑knk⟨1∣χk⟩⟨χk∣2⟩, pour le radical allyle. Comparer à celui de l'éthylène, formé de deux carbones couplés avec deux électrons dans l'orbitale liante. Interpréter.
Solution
Seule χ1 contribue, puisque le coefficient de χ2 sur le carbone 2 est nul :
p12=2⋅21⋅22+1⋅21⋅0=22≃0,71.
Par symétrie, p23=p12. Pour l'éthylène, l'orbitale liante est (∣1⟩+∣2⟩)/2, et p12=2⋅21⋅21=1, ce qui correspond à une double liaison complète. Dans l'allyle, les électrons π se répartissent sur les deux liaisons, chacune ayant un caractère intermédiaire entre simple et double liaison : les deux liaisons carbone-carbone sont équivalentes, ce qui est confirmé expérimentalement par l'égalité de leurs longueurs.