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Espaces de Hilbert et opérateurs linéaires

Algèbre & topologie, théorie des opérateurs linéaires & théorie spectrale. Notation de Dirac.

Topologie des espaces de Hilbert

Topologie générale : ouverts et fermés, convergences forte et faible, suites de Cauchy, somme infinie de vecteurs, complétude, densité, ensembles bornés et ensembles compacts.

Topologie forteTopologie faibleConvergence forteConvergence faibleComplétudeSuites de CauchyDensitéSous-espaces vectorielsEnsembles bornésEnsembles compacts

Dans les leçons précédentes, plusieurs notions essentielles ont été utilisées de manière intuitive sans être formellement définies : qu'est-ce qu'une suite convergente ? qu'entend-on par continuité d'une application linéaire ? comment caractériser précisément un sous-espace dense ? Ces questions relèvent de la topologie, branche des mathématiques qui formalise les notions de proximité, de limite et de continuité. Cette leçon en propose une introduction.

1. Espaces topologiques généraux

Une topologie sur un ensemble EE quelconque se définit par un ensemble d'ouverts T\mathcal{T} :

  1. T\varnothing \in \mathcal{T} et ETE \in \mathcal{T},
  2. toute union quelconque d'ouverts est un ouvert,
  3. toute intersection finie d'ouverts est un ouvert.

Les paragraphes suivants essaient de donner une explication intuitive à la notion d'ouvert. Affirmons d'abord (voir plus bas) que sur R\R, l'archétype d'un tel objet est l'intervalle ouvert I=]0,1[I = \, ]0,1[. On remarque que dans cet intervalle, un point xx possède toujours une zone qui l'entoure et qui est entièrement incluse dans II, par exemple ]xε,x+ε[]x - \varepsilon, x+\varepsilon[ pour ε\varepsilon assez petit : c'est une sorte de « zone de mobilité » dans laquelle on peut se déplacer tout en restant « proche » de xx et sans sortir de l'ensemble II. L'ouvert ]0,1[]0,1[ est donc un ensemble sans bord : on peut indéfiniment s'approcher de sa frontière (0 ou 1) sans jamais la rejoindre.

Une topologie définit ainsi une notion de localité autour de chaque point : les ouverts contenant xx décrivent les « zones » dans lesquelles xx peut être situé. Plus on dispose d'ouverts, plus on peut séparer les points : si xyx \neq y et qu'il existe un ouvert contenant xx mais pas yy, c'est que la topologie « voit » que ces deux points sont distincts. À l'inverse, si tout ouvert contenant xx contient aussi yy, alors xx et yy sont topologiquement indiscernables. On en conclut que plus une topologie T\mathcal{T} contient d'ouverts, plus son pouvoir de séparation augmente. On dit qu'elle est plus fine.

Remarquons que cette structure ne fait appel à aucune notion de distance : on ne peut pas à ce stade dire qu'un point est plus proche de xx qu'un autre, seulement qu'il partage ou non certains ouverts avec lui. La topologie est en ce sens une structure plus faible que celle d'espace métrique, où la distance fournira une mesure quantitative de proximité via des boules ouvertes B(x,ε)B(x, \varepsilon) de rayon arbitrairement petit (cf. ci-dessous).

Ceci étant dit, on comprend maintenant intuitivement la définition d'une topologie. La stabilité par intersection finie est naturelle : elle garantit que la zone de mobilité autour de xx conserve une « épaisseur » même si elle se réduit lors des intersections. Si on autorisait des intersections infinies, on pourrait construire des intersections qui ne sont plus ouvertes, typiquement des singletons {x}\{x\}, ce qui ferait effondrer la structure : on perdrait la notion de mouvement continu et de proximité1.

Note 1 : Ce n'est pas impossible en soi, cela dit. Mathématiquement, la topologie discrète sur un ensemble de points contient en particulier tous les singletons ; mais c'est hors-sujet dans notre cas, car nous traitons d'espaces « continus » et nous souhaitons l'exploiter.

La stabilité par union quelconque d'ouverts traduit de son côté la nature extensible de la localité : si un point possède toutes ces zones de mobilité, alors il possède aussi comme zone de mobilité la réunion de toutes celles-ci, qui forme alors un nouvel ouvert contenant ce point.

Un espace topologique est par définition un ensemble EE muni d'une telle topologie T\mathcal{T}.

2. Topologie des espaces normés

Dans un espace vectoriel normé (EVN) EE, la norme engendre naturellement une topologie via la distance associée d(x,y)=xyd(x,y) = \|x-y\|. La distance offre un moyen concret de construire des « zones de mobilité » sous forme de boules ouvertes de rayon r>0r > 0 centrées en un point x0x_0, notées B(x0,r)B(x_0,r) :

B(x0,r)={yE:yx0<r}.B(x_0,r) = \{ y \in E : \|y - x_0\| < r \}.
Definition 1 (Topologie forte)
Sur un EVN EE, la topologie forte (ou topologie induite par la norme) est la topologie dont les ouverts sont les parties UEU \subset E telles que xU, r>0, B(x,r)U.\forall x \in U, \ \exists r > 0, \ B(x, r) \subset U. Autrement dit, UU est ouvert si chacun de ses points admet une boule ouverte centrée en lui et entièrement incluse dans UU (cf. Fig. 1).
Un ensemble U est un ouvert de la topologie forte si et seulement si chacun de ses points x peut être recouvert par une boule ouverte incluse dans U.
Figure 1. Un ensemble UU est un ouvert de la topologie forte si et seulement si chacun de ses points xx peut être recouvert par une boule ouverte incluse dans UU.

On vérifie sans difficulté que cette famille de parties satisfait les trois axiomes d'un espace topologique. Cette topologie admet la description équivalente suivante, plus constructive :

Proposition 1 (Description par unions de boules)
Les ouverts de la topologie forte sont exactement les unions quelconques de boules ouvertes : UT    U=iIB(xi,ri)U \in \mathcal{T} \iff U = \bigcup_{i \in I} B(x_i, r_i) pour une certaine famille (B(xi,ri))iI\big( B(x_i, r_i) \big)_{i \in I} de boules ouvertes, indexée par un ensemble II arbitraire (fini, dénombrable, ou non dénombrable).

Remarque : dans la suite de ce cours, on se placera toujours dans un EVN ou un Hilbert. Nous donnerons alors un certain nombre de caractérisations séquentielles de propriétés topologiques (fermeture, continuité, densité, etc.), ce qui signifie que des propriétés purement topologiques seront traduites par des énoncés portant sur des suites. Il est important de comprendre que ces caractérisations, souvent très pratiques, proviennent toutes du même mécanisme sous-jacent dans un EVN.

En l’occurrence, pour étudier le comportement d'une partie ou d'une application au voisinage d'un point x0x_0, on exploite le fait qu'on dispose d'une famille dénombrable de boules emboîtées B(x0,1/n)B(x_0, 1/n) dont les rayons tendent vers 00. En choisissant un point xnB(x0,1/n)x_n \in B(x_0, 1/n) dans chacune, on construit une suite (xn)(x_n) qui converge vers x0x_0 ; la propriété topologique étudiée se traduit alors en propriétés sur ces suites.

C'est aussi la raison pour laquelle les caractérisations séquentielles énoncées dans cette leçon sont spécifiques aux espaces métriques, et en particulier aux EVN et aux espaces de Hilbert, mais ne s'étendent pas aux espaces topologiques généraux.

3. Ensembles fermés, adhérence, parties denses

Commençons par deux applications immédiates de ce mécanisme séquentiel à la notion de fermé et de celle d'adhérence. Le pendant des ensembles ouverts sont les ensembles fermés : un ensemble fermé a pour définition générale d'être une partie de EE dont le complémentaire est un ouvert. Dans un espace normé, cette définition admet une caractérisation séquentielle très utile :

Théorème 1 (Caractérisation séquentielle des fermés)
Soit EE un EVN et AA une partie de EE. Alors AA est un ensemble fermé si et seulement si pour toute suite (xn)(x_n) d'éléments de AA qui converge vers un point xEx \in E, on a xAx \in A.

Autrement dit, un fermé est stable par passage à la limite : les limites de suites d'éléments du fermé restent dans le fermé. Si on considère une partie AA quelconque de EE, on peut l'enrichir de toutes les limites de suites d'éléments de AA. On appelle cette extension l'adhérence de AA, et2 on la note Aˉ\bar{A} :

Note 2 : En topologie générale, l'adhérence de AA est le plus petit ensemble fermé contenant AA. La définition que nous en donnons est en réalité une proposition : c'est la caractérisation séquentielle de l'adhérence dans un EVN, conformément à la remarque faite plus haut.
Definition 2 (Adhérence)
Un point xEx \in E appartient à l'adhérence A\overline{A} si, et seulement si, il existe une suite (xn)nN(x_n)_{n \in \mathbb{N}} d'éléments de AA qui converge vers xx.

On déduit de ces deux informations qu'un ensemble AA est fermé si et seulement s'il est égal à son adhérence A=AA = \overline{A} : l'ensemble contient déjà toutes ses limites. Nous avons commencé ce chapitre par l'intervalle ouvert I=]0,1[I = ]0, 1[. On peut facilement construire des suites d'éléments de II qui convergent vers 0 ou vers 1. Par ailleurs, les suites constantes xn=xIx_n = x \in I convergent évidemment vers xx. Par conséquent l'adhérence de cet ouvert est l'intervalle fermé [0,1][0,1].

Remarque : les caractérisations séquentielles ci-dessus font intervenir la notion de convergence d'une suite, que nous formaliserons à la section suivante. Le lecteur peut pour l'instant s'appuyer sur l'intuition usuelle : xnxx_n \to x signifie que les xnx_n se rapprochent indéfiniment de xx au sens de la norme, xnx0\|x_n - x\| \to 0.

De façon duale à l'adhérence, on définit l'intérieur d'une partie AA comme le plus grand ouvert inclus dans AA. On le note A˚\mathring{A}. De façon équivalente, c'est l'ensemble des points xAx \in A pour lesquels il existe une boule ouverte centrée en xx entièrement contenue dans AA. Un ensemble ouvert est son propre intérieur.

On appelle enfin frontière (ou bord) de AA l'ensemble des points qui sont dans l'adhérence mais pas à l'intérieur :

A=AˉA˚.\boxed{ \partial A = \bar{A} \setminus \mathring{A}. }
Une partie A de E et trois points caractéristiques : un point intérieur, un point du bord, et un point extérieur. Les pointillés figurent une boule ouverte centrée en chacun. Le point intérieur admet une boule entièrement incluse dans A ; le point extérieur, une boule entièrement disjointe de A ; le point du bord, lui, est tel que toute boule centrée sur lui est nécessairement à cheval sur l'intérieur et l'extérieur.
Figure 2. Une partie AA de EE et trois points caractéristiques : un point intérieur, un point du bord, et un point extérieur. Les pointillés figurent une boule ouverte centrée en chacun. Le point intérieur admet une boule entièrement incluse dans AA ; le point extérieur, une boule entièrement disjointe de AA ; le point du bord, lui, est tel que toute boule centrée sur lui est nécessairement à cheval sur l'intérieur et l'extérieur.

Toutes ces notions sont particulièrement limpides dans le cas de la boule ouverte de rayon rr centrée en x0x_0 :

  • La boule ouverte est son propre intérieur,
  • L'adhérence de la boule ouverte est la boule fermée, notée B(x0,r)\overline{B(x_0, r)}
  • Le bord est la sphère de rayon rr centrée en x0x_0, notée S(x0,r)S(x_0, r)
  • L'extérieur de la boule ouverte, défini comme l'intérieur de son complémentaire, vaut {yE:yx0>r}\{y \in E : \|y - x_0\| > r\}.

La densité d'un sous-ensemble AA dans EE est une notion héritée des précédentes.

Definition 3 (Partie dense)
Une partie AA de EE est dense dans EE si son adhérence vaut EE tout entier : Aˉ=E\bar{A} = E.

Par le théorème 1, cela signifie que AA est dense dans EE si tout point de EE peut être approché d'aussi près qu'on veut par des éléments de AA. Par exemple, les fonctions continues sont denses dans L2([0,1])L^2([0,1]).

On note les quelques points suivants :

  • Une partie dense ne peut pas être fermée, sauf si elle est égale à l'espace tout entier. En effet, si AA est dense et fermée, alors E=A=AE = \overline{A} = A.
  • Une partie dense n'est en général pas ouverte : elle doit pouvoir approcher des éléments qui ne lui appartiennent pas. Par exemple Q\Q est dense dans R\R mais n'est pas ouvert dans R\R : on ne peut trouver aucune boule ouverte centrée en un rationnel et contenue dans Q\Q. En revanche, R{0}\mathbb{R} \setminus \{0\} est un ouvert dense dans R\mathbb{R} : c'est donc possible, intuitivement, en ôtant à l'espace entier un ensemble « petit » {} de points. Plus précisément, le théorème est que si FF est un fermé d'intérieur vide, alors EFE \setminus F est un ouvert dense.

4. Convergence forte et faible

Les caractérisations séquentielles que nous venons de voir reposaient toutes sur la notion intuitive de convergence xnx0\|x_n - x\| \to 0. Il est temps de la formaliser. Dans un espace de Hilbert, nous verrons d'ailleurs qu'il existe deux notions de convergence distinctes, la forte et la faible.

4.1. Convergence forte d'une suite de vecteurs

Dans un EVN, une suite (xn)(x_n) converge vers xx lorsque ses termes se rapprochent indéfiniment de xx.

Definition 4 (Convergence forte d'une suite de vecteurs)
Soit EE un EVN. Une suite (xn)nN(x_n)_{n \in \mathbb{N}} d'éléments de EE converge fortement vers xEx \in E si et seulement si xnxn0,\|x_n - x\| \xrightarrow[n \to \infty]{} 0, où cette convergence dans R\mathbb{R} se comprend comme ε>0, NN, nN,xnx<ε.\forall \varepsilon > 0, \ \exists N \in \mathbb{N}, \ \forall n \ge N, \quad \|x_n - x\| < \varepsilon.

On parle de convergence forte en référence à la topologie forte, ou encore de convergence en norme. En notation de Dirac, ψn\ket{\psi_n} converge fortement vers ψ\ket{\psi} si et seulement si ψnψ0\|\ket{\psi_n} - \ket{\psi}\| \to 0.

Remarque : la convergence forte implique la convergence des normes. En effet, par l'inégalité triangulaire inversée3:

xnxxnxn0\big| \|x_n\| - \|x\| \big| \leq \|x_n - x\| \xrightarrow{n \to \infty} 0

Donc si xnxx_n \to x fortement, alors xnx\|x_n\| \to \|x\|. La réciproque est fausse4. Du point de vue quantique, la convergence forte d'états physiques, c'est-à-dire normés, ψnψ\ket{\psi_n} \to \ket{\psi} avec ψn=1\|\ket{\psi_n}\| = 1 garantit que l'état limite ψ\ket{\psi} est aussi normé, ψ=1\|\ket{\psi}\| = 1 : la somme des probabilités reste égale à 11.

Note 3 : L'inégalité triangulaire inversée sur R\R affirme que pour tous réels a,ba, b, abab\big| |a| - |b| \big| \leq |a - b|. Elle se déduit de l'inégalité triangulaire usuelle appliquée à a=(ab)+ba = (a-b) + b, qui donne aab+b|a| \leq |a-b| + |b| donc abab|a| - |b| \leq |a-b| ; en échangeant les rôles de aa et bb, on obtient l'inégalité avec la valeur absolue. La même preuve vaut dans tout EVN en remplaçant |\cdot| par \|\cdot\|.
Note 4 : Contre-exemple immédiat : xn=e1x_n = e_1 si nn pair, xn=e2x_n = e_2 si nn impair dans une base orthonormée. La norme est constante et vaut 11, mais la suite oscille.

Cette notion de convergence peut paraître évidente si l'on se contente de penser intuitivement à l'espace normé Rn\mathbb{R}^n, c'est-à-dire l'espace euclidien usuel. Mais le cas de la dimension infinie est moins trivial. Dans un espace de fonctions comme L2(R)L^2(\mathbb{R}), qui est un EVN et même un Hilbert, la convergence forte que nous venons de voir parle de la convergence d'une suite de fonctions ψn\psi_n vers une fonction limite ψ\psi.

Or, l'analyse réelle possède déjà des notions de convergence de telles suites de fonctions, mais ce ne sont pas les mêmes. D'une part, il y a la convergence simple (ou ponctuelle) : ψn\psi_n converge simplement vers ψ\psi si pour tout xx, ψn(x)ψ(x)\psi_n(x) \to \psi(x). D'autre part, il y a la convergence uniforme : l'écart entre la suite et sa limite est contrôlé globalement sur tout le domaine, soit supxRψn(x)ψ(x)0\sup_{x \in \mathbb{R}} |\psi_n(x) - \psi(x)| \to 0. Autrement dit, pour un niveau d'erreur ε\epsilon donné, on peut trouver un rang NN à partir duquel la suite entière rentre dans un tube d'épaisseur 2ε2\,\epsilon (en module) autour de la fonction limite. La convergence uniforme implique manifestement la convergence simple.

Alors où se situe la convergence forte dans ce paysage? Elle est différente. C'est une convergence en moyenne quadratique. En effet, elle s'exprime dans ce cas via le produit scalaire usuel de L2(R)L^2(\R), et donc via l'intégrale du module au carré :

limnψnψL2=0    limn+ψn(x)ψ(x)2dx=0.\lim_{n \to \infty} \|\psi_n - \psi\|_{L^2} = 0 \iff \lim_{n \to \infty} \int_{-\infty}^{+\infty} |\psi_n(x) - \psi(x)|^2 \, dx = 0.

La convergence forte n'implique ni la convergence simple, ni la convergence uniforme. De même, ni la convergence simple ni l'uniforme n'implique la convergence forte dans L2(R)L^2(\R)5.

Note 5 : En revanche, sur un intervalle fini, par exemple dans L2([0,1])L^2([0,1]), la convergence uniforme implique la convergence forte.

Voyons un contre-exemple que la convergence simple n'implique pas la forte : considérons la suite de fonctions ψn\psi_n sur [0,1][0, 1] définie par un pic de largeur 1/n1/n et de hauteur n\sqrt{n} :

ψn(x)={nsi 0<x<1n0ailleurs\begin{aligned} \psi_n(x) = \begin{cases} \sqrt{n} & \text{si } 0 < x < \frac{1}{n} \\ 0 & \text{ailleurs} \end{cases} \end{aligned}

Intuitivement, c'est une fonction d'onde qu'on essaye de localiser de plus en plus précisément. On voit que pour n'importe quel x>0x > 0, il existe nn assez grand pour lequel ψn(x)\psi_n(x) vaut 00. Donc ψn\psi_n converge simplement vers la fonction nulle partout. Or, calculons la norme L2L^2 :

ψnL22=01/nndx=1\|\psi_n\|_{L^2}^2 = \int_0^{1/n} n \, dx = 1

La norme L2L^2 reste constante égale à 1, donc la suite ne peut pas converger fortement vers la fonction nulle.

Il y a donc une incompatibilité manifeste entre ces deux modes de convergence. Un tel exemple montre que si la convergence simple était la bonne notion en mécanique quantique, on pourrait construire des suites de fonctions d'onde qui convergent simplement vers zéro, ce qui signifierait que dans la limite nn \to \infty la particule disparaît (probabilité totale nulle), violant ainsi la conservation de la probabilité nécessaire à l'interprétation du formalisme quantique.

Nous détaillerons plus bas comment l'ensemble des postulats quantiques imposent en réalité la topologie forte sur le Hilbert, cf Section 10.

4.2. Convergence faible d'une suite de vecteurs

Si l'on parle de topologie et de convergence forte, c'est que dans un Hilbert, il existe aussi une topologie et une convergence faible. Il s'agit d'une convergence « à un produit scalaire près » :

Definition 5 (Convergence faible d'une suite de vecteurs)
Une suite (xn)nN(x_n)_{n \in \mathbb{N}} d'éléments de H\mathcal{H} converge faiblement vers xHx \in \mathcal{H}, ce que l'on note xnxx_n \rightharpoonup x, si et seulement si yH,y,xny,x(convergence dans C).\forall \, y \in \mathcal{H}, \quad \langle y, x_n \rangle \to \langle y, x \rangle \quad \text{(convergence dans } \mathbb{C}\text{).}

L'interprétation est la suivante. Le produit scalaire y,xn\langle y, x_n \rangle représente la projection orthogonale de xnx_n sur la direction yy. La convergence faible exige donc que chacune de ces projections converge. En mécanique quantique, ψnψ\ket{\psi_n} \rightharpoonup \ket{\psi} signifie que chaque amplitude de probabilité φ|ψn\braket{\phi}{\psi_n} converge individuellement vers φ|ψ\braket{\phi}{\psi} pour tout φ\ket{\phi}. Cependant, cette convergence coordonnée par coordonnée n'impose pas la convergence forte de la suite. Nous avons la proposition suivante :

Proposition 2 (Forte implique faible)
La convergence forte implique la convergence faible dans tout espace de Hilbert. La réciproque est fausse en dimension infinie.
Démonstration.
On donne ici le contre-exemple canonique. Soit (en)nN(e_n)_{n \in \mathbb{N}} une base orthonormée de H\mathcal{H}, considérée comme suite. Elle ne peut pas converger fortement puisque chaque terme est orthogonal à tous les autres. Précisément, enem=2\|e_n - e_m\| = \sqrt{2} pour nmn \neq m : les vecteurs restent à distance constante les uns des autres, donc la suite n'est pas de Cauchy et donc ne converge pas fortement (cf. section suivante). Pourtant, pour tout yHy \in \mathcal{H} fixé, l'inégalité de Bessel déjà rencontrée6 en leçon 1 garantit que y,en0\langle y, e_n \rangle \to 0. Donc une base orthonormée d'un Hilbert, considérée comme suite, converge faiblement vers zéro mais ne converge pas fortement.
Note 6 : Pour toute suite orthonormée (en)(e_n) d'un espace préhilbertien, l'inégalité de Bessel affirme que n=0y,en2y2<+\sum_{n=0}^{\infty} |\langle y, e_n \rangle|^2 \leq \|y\|^2 < +\infty. La convergence de cette série impose que son terme général tende vers zéro.

Un contre-exemple plus parlant en physique quantique est celui de la dilution de probabilité. Imaginons que (ek)(\ket{e_k}) soit une base orthonormée d'états propres du Hamiltonien (par exemple, les niveaux d'énergie de l'oscillateur harmonique). Considérons alors la suite d'états :

ψn=1nk=1nek\ket{\psi_n} = \frac{1}{\sqrt{n}} \sum_{k=1}^{n} \ket{e_k}

Chaque terme ψn\ket{\psi_n} représente une superposition équiprobable des nn premiers niveaux d'énergie. Lorsque nn augmente, cette suite converge faiblement vers zéro. En effet, si l'on observe la projection sur n'importe quel état fixe ek\ket{e_k}, l'amplitude de probabilité ek|ψn=1/n\braket{e_k}{\psi_n} = 1/\sqrt{n} tend vers zéro quand nn \to \infty.

Pourtant, la particule ne « disparaît » {} pas : la probabilité totale, qui est égale à la norme de l'état, reste constante car ψn2=k=1n1n=1\|\ket{\psi_n}\|^2 = \sum_{k=1}^n \frac{1}{n} = 1. Ici, la probabilité se dilue sur un nombre infini d'états sans jamais se concentrer sur aucun d'entre eux. Puisque ψn0=1\|\psi_n - 0\| = 1 pour tout nn, la suite ne converge pas fortement vers le vecteur nul. En réalité, cette suite ne converge fortement vers aucun élément de H\mathcal{H} car elle n'est pas de Cauchy : les états s'éloignent les uns des autres dans l'espace de Hilbert au lieu de se stabiliser.

La version continue de l'exemple précédent consiste à considérer des fonctions d'onde qui s'étalent de plus en plus dans l'espace L2(R)L^2(\mathbb{R}). Les gaussiennes

ψn(x)=(1πn)1/4ex2/(2n)\psi_n(x) = \left(\frac{1}{\pi n}\right)^{1/4} e^{-x^2/(2n)}

de largeur croissante convergent faiblement vers la fonction nulle. En effet, pour toute φL2(R)\phi \in L^2(\mathbb{R}) fixée, l'intégrale φ(x)ψn(x)dx\int \overline{\phi(x)} \psi_n(x) \, dx tend vers zéro car ψn\psi_n s'étale de plus en plus. Cependant, elles restent normalisées : ψnL2=1\|\psi_n\|_{L^2} = 1 pour tout nn, donc ψn0L2=1↛0\|\psi_n - 0\|_{L^2} = 1 \not\to 0 et la suite ne converge pas fortement vers zéro.

Ces trois contre-exemples ont utilisés la dimension infinie de l'espace. C'était nécessaire, car la convergence faible est en revanche équivalente à la convergence forte en dimension finie.

Pour aller plus loin (Topologie faible)
La convergence faible provient d'une véritable topologie sur H\mathcal{H}, la topologie faible Tf\mathcal{T}_f, définie comme la topologie la plus grossière (i.e., avec le moins d'ouverts possible) rendant continues toutes les applications y:xy,x\ell_y : x \mapsto \langle y, x \rangle, yHy \in \mathcal{H}. Cette définition topologique est cohérente avec la définition séquentielle donnée plus haut : on admettra l'équivalence xnTfx    yH, y(xn)y(x),dansCx_n \xrightarrow{\mathcal{T}_f} x \iff \forall y \in \mathcal{H}, \ \ell_y(x_n) \to \ell_y(x), \, \, \textrm{dans} \, \, \C c'est-à-dire xnTfx    xnxx_n \xrightarrow{\mathcal{T}_f} x \iff x_n \rightharpoonup x. Ici, xnTfxx_n \xrightarrow{\mathcal{T}_f} x désigne la convergence au sens topologique général (tout voisinage de xx pour Tf\mathcal{T}_f contient xnx_n à partir d'un certain rang), et non la convergence métrique xnx0\|x_n - x\| \to 0 vue précédemment.

La topologie forte rend également les y\ell_y continues (cf. section suivante), de sorte que la topologie faible est, en dimension infinie, strictement moins fine que la topologie forte. Elle possède moins d'ouverts et donc davantage de suites convergent. C'est pourquoi la convergence forte implique la faible mais pas réciproquement.

5. Suites de Cauchy, complétude et séries

Les deux notions de convergence précédentes supposent que l'on connaisse la limite xx à l'avance. Or, dans la pratique, on voudra souvent établir la convergence d'une suite sans candidat explicite pour la limite. On voudrait donc avoir un critère de convergence qui soit intrinsèque. C'est particulièrement utile lorsqu'on se demande si une somme infinie converge. C'est l'objet des suites de Cauchy et de la notion de complétude qui en découle.

5.1. Suites de Cauchy et complétude

Dans un espace vectoriel normé EE, une suite (xn)nN(x_n)_{n \in \mathbb{N}} est dite de Cauchy si ses termes se rapprochent indéfiniment les uns des autres :

ε>0,NN tel que p,qN,xpxq<ε.\forall \epsilon > 0, \exists N \in \mathbb{N} \text{ tel que } \forall p, q \geq N, \quad \|x_p - x_q\| < \epsilon.

Ces suites généralisent la notion de convergence forte. En fait, ce sont toutes les suites candidates à une potentielle convergence, puisque toute suite fortement convergente est de Cauchy : si xnxx_n \to x fortement, alors les termes se rapprochent de xx, donc se rapprochent entre eux. On note par contraposée qu'une suite qui n'est pas de Cauchy ne peut pas converger fortement (ce qu'on a utilisé dans la section précédente). C'est un critère très utile pour montrer qu'une suite ne converge pas : il suffit de vérifier que ses termes ne se rapprochent pas les uns des autres.

Nous avons donc formellement l'implication ForteCauchy\text{Forte} \Rightarrow \text{Cauchy}, mais la réciproque n'est pas toujours vraie dans un espace vectoriel normé quelconque. Il faut pour cela que l'espace soit complet, c'est-à-dire qu'il contienne toutes les limites vers lesquelles ces suites de Cauchy convergent.

Definition 6 (Complétude)
Un espace vectoriel normé EE est dit complet si et seulement si toute suite de Cauchy converge dans EE : (xn) de Cauchy dans E,xE tel que xnx.\forall (x_n) \text{ de Cauchy dans } E, \quad \exists x \in E \text{ tel que } x_n \to x.

On rappelle enfin qu'un espace de Hilbert est, par définition, un espace préhilbertien complet, cf leçon numéro 1. Dans toute la suite, on supposera toujours travailler dans un espace complet. Dans ce cas, toute suite convergente est de Cauchy et réciproquement.

5.2. Convergence de sommes de vecteurs

Une application directe de la complétude concerne les sommes infinies de vecteurs, qu'on appelle séries et que nous serons fréquemment amenés à considérer en mécanique quantique en dimension infinie. Comme pour les séries numériques, on procède via les sommes partielles pour en définir la convergence :

Definition 7 (Série convergente)
Soit (xn)nN(x_n)_{n \in \mathbb{N}} une suite d'éléments de H\H. On dit que la série n=0+xn\sum_{n=0}^{+\infty} x_n converge (fortement) vers SHS \in \H si et seulement si la suite des sommes partielles SN=n=0NxnS_N = \sum_{n=0}^{N} x_n converge fortement vers SS dans H\H, i.e., SNS0\|S_N - S\| \to 0 quand N+N \to +\infty. On note alors S=n=0+xn.S = \sum_{n=0}^{+\infty} x_n.

Nous avons alors deux critères pratiques pour établir la convergence d'une série. La première méthode consiste à savoir si la série des normes elle-même converge.

Proposition 3 (Convergence absolue)
Si la série numérique n=0+xn\sum_{n=0}^{+\infty} \|x_n\| converge dans R\mathbb{R}, on dit que la série converge absolument. La convergence absolue implique alors que la série n=0+xn\sum_{n=0}^{+\infty} x_n converge dans H\H.

Cette approche est « grossière » au sens où elle est trop exigeante. Elle ne cherche pas à bénéficier des éventuelles compensations entre les termes xnx_n qui pourraient stabiliser la somme. C'est pourquoi la réciproque est fausse : une série peut converger sans que la somme de ses normes individuelles (xn\|x_n\|) ne soit finie. L'autre méthode consiste à appliquer directement le critère de Cauchy aux sommes partielles, ce qui fournit le critère suivant :

Proposition 4 (Critère de Cauchy)
La série n=0+xn\sum_{n=0}^{+\infty} x_n converge dans H\H si et seulement si ε>0,NN tel que q>pN,n=pqxn<ε.\forall \epsilon > 0, \exists N \in \mathbb{N} \text{ tel que } \forall q > p \geq N, \quad \left\| \sum_{n=p}^{q} x_n \right\| < \epsilon.

Le critère de Cauchy est plus fin car il porte sur la norme de sommes partielles, et non sur la somme des normes.

Exemple 1 (Convergence de séries)
Considérons d'abord la série des xn=1n2enx_n = \frac{1}{n^2} e_n dans une base hilbertienne (en)(e_n). Elle est absolument convergente puisque la série des normes 1n2\sum \frac{1}{n^2} converge.

Considérons maintenant la série des xn=(1)nne1x_n = \frac{(-1)^n}{n} e_1 (qui reste sur l'axe e1e_1). Elle n'est pas absolument convergente puisque 1n\sum \frac{1}{n} diverge. Elle converge malgré tout via le critère de Cauchy par compensation partielle des termes successifs de signes opposés : il suffit de factoriser e1e_1, et c'est un résultat classique sur les séries alternées réelles que la série converge vers ln(2)-\ln(2). On a donc :

n=1+(1)nne1=ln(2)e1\sum_{n=1}^{+\infty} \frac{(-1)^n}{n} e_1 = -\ln(2) e_1

Enfin le cas de la série xn=1nenx_n = \frac{1}{n} e_n est particulièrement intéressant. Elle n'est pas non plus absolument convergente, mais elle converge pourtant vers un vecteur x=(1,1/2,1/3,)x = (1, 1/2, 1/3, \dots) dans 2(N)\ell^2(\N). Cette fois, la stabilité n'est pas due à des signes alternés, mais à l'orthogonalité deux-à-deux des termes. Dans le critère de Cauchy, le théorème de Pythagore donne en effet :

n=pq1nen2=n=pq1n2\left\| \sum_{n=p}^q \frac{1}{n} e_n \right\|^2 = \sum_{n=p}^q \frac{1}{n^2}

Le reste de la série 1n2\sum \frac{1}{n^2} tendant vers 00, le critère de Cauchy est satisfait.

6. Continuité des applications

Avant de définir la continuité, rappelons brièvement la notion de limite dans les espaces normés.

6.1. Limite d'une application

Definition 8 (Limite)
Soient E,FE, F deux espaces normés et f:D(f)EFf : \Dom(f) \subset E \to F une application définie sur son domaine D\Dom. Soient x0D(f)x_0 \in \overline{\Dom(f)} et F\ell \in F. On dit que ff admet pour limite \ell en x0x_0 si ε>0, δ>0: xD(f), xx0E<δ    f(x)F<ε.\forall \varepsilon > 0, \ \exists \delta > 0 : \ \forall x \in \Dom(f), \ \|x - x_0\|_E < \delta \implies \|f(x) - \ell\|_F < \varepsilon. On note alors limxx0f(x)=\displaystyle \lim_{x \to x_0} f(x) = \ell. Si elle existe, la limite est unique.

Notez que dans le cas E=F=RE = F = \mathbb{R}, on retrouve la définition usuelle d'une limite d'une fonction réelle. Dans ce cas, on sait que la structure d'ordre permet aussi de définir les limites à gauche et à droite. Ce n'est pas possible dans un espace normé général : un point x0x_0 peut être approché selon une infinité de chemins. On demande donc que toutes les suites xnx0x_n \to x_0 conduisent à la même limite pour f(xn)f(x_n) (cf. caractérisation séquentielle ci-dessous). Notez aussi que la définition englobe les points adhérents au domaine et pas seulement ceux appartenant au domaine. Cela permet de définir, quand elle existe, une limite sur les bords du domaine, là où la fonction n'est pas forcément définie. Par exemple, cela permet de définir la limite en zéro de f(x)=sin(x)/xf(x) = \sin(x)/x, qui vaut 11.

Cette notion de limite peut être reformulée en termes de suites, ce qui s'avère souvent plus maniable en pratique :

Proposition 5 (Caractérisation séquentielle)
Dans un espace normé, on a l'équivalence limxx0f(x)=(xn)D(f),xnx0    f(xn).\lim_{x \to x_0} f(x) = \ell \quad \Longleftrightarrow \quad \forall (x_n) \subset \Dom(f), \, x_n \to x_0 \implies f(x_n) \to \ell. au sens de la convergence forte, c'est-à-dire en norme xnx00    f(xn)0\| x_n - x_0 \| \to 0 \implies \|f(x_n) - \ell\| \to 0.

6.2. Continuité ponctuelle d'une application

La notion de continuité est très proche de celle de la limite. L'application est dite continue en x0x_0 si la limite qu'elle admet vaut précisément f(x0)f(x_0).

Definition 9 (Continuité ponctuelle)
Une application f:D(f)EFf : \Dom(f) \subset E \to F est continue en x0D(f)x_0 \in \Dom(f) si elle admet une limite en x0x_0 égale à f(x0)f(x_0) : limxx0f(x)=f(x0).\lim_{x \to x_0} f(x) = f(x_0).

Cette définition s'écrit en ε\varepsilonδ\delta de la façon suivante :

ε>0,δ>0:xD(f),xx0E<δ    f(x)f(x0)F<ε.\forall \varepsilon > 0, \, \exists \delta > 0 : \forall x \in \Dom(f), \, \|x - x_0\|_E < \delta \implies \|f(x) - f(x_0)\|_F < \varepsilon.

Notons cette fois que la continuité en x0x_0 n'est définie que pour x0D(f)x_0 \in \Dom(f). Si x0D(f)D(f)x_0 \in \overline{\Dom(f)} \setminus \Dom(f) et que ff admet une limite \ell en x0x_0, alors on peut définir le prolongement par continuité de ff en x0x_0 en posant f~(x0)=\tilde{f}(x_0) = \ell. Un tel prolongement est unique lorsqu'il existe.

Une application est dite continue si elle est continue en tout point de son domaine de définition.

6.3. Le cas des applications linéaires

Quand l'application est linéaire, on parle plus volontiers d'opérateur (toujours sous-entendu linéaire) plutôt que d'application, mais c'est la même chose. On le notera TT. Ce cas est absolument central en mécanique quantique puisque c'est une théorie linéaire.

La question de la continuité est radicalement simplifiée dans ce cas. L'idée intuitive est d'exploiter l'égalité T(x+a)=T(x)+T(a)T(x + a) = T(x) + T(a) pour translater la question de la continuité en tout point à celle de la continuité en l'origine. On obtient alors un théorème majeur de ce chapitre :

Théorème 2 (Critère de continuité globale des applications linéaires)
Soit T:D(T)EFT : \Dom(T) \subset E \to F un opérateur linéaire entre deux espaces normés. Les assertions suivantes sont équivalentes :
  1. TT est continu en un point x0D(T)x_0 \in \Dom(T)
  2. TT est continu en 00 (noter que T(0)=0T(0) = 0 par linéarité)
  3. TT est continu sur D(T)\Dom(T) tout entier

Pour un opérateur linéaire la continuité est donc une propriété globale : soit il est continu partout sur son domaine, soit il ne l'est nulle part.

Démonstration.
(1)(2)(1) \Rightarrow (2) : Si TT est continu en x0x_0, alors T(x0+h)T(x0)F0\|T(x_0 + h) - T(x_0)\|_F \to 0 lorsque hE0\|h\|_E \to 0. Par linéarité, T(x0+h)T(x0)=T(h)T(x_0 + h) - T(x_0) = T(h), donc T(h)F0\|T(h)\|_F \to 0 : TT est continu en 00.

(2)(3)(2) \Rightarrow (3) : Pour tout x0D(T)x_0 \in \Dom(T) et xD(T)x \in \Dom(T), la linéarité donne T(x)T(x0)=T(xx0)T(x) - T(x_0) = T(x - x_0). Si xx0x \to x_0, alors xx00x - x_0 \to 0, et par continuité en 00, T(xx0)0T(x - x_0) \to 0, donc T(x)T(x0)T(x) \to T(x_0).

(3)(1)(3) \Rightarrow (1) : Immédiat.

Une autre proposition majeure du chapitre (souvent directement ajoutée au théorème ci-dessus), est le lien avec le caractère borné de l'application linéaire (pour une définition générale des applications bornées, voir la section 8).

Proposition 6 (Continuité et caractère borné)
Soit T:EFT : E \to F un un opérateur linéaire entre espaces normés. Alors TT est continu en 00 si et seulement si il existe une constante C0C \geq 0 telle que T(x)FCxEpour tout xE,\|T(x)\|_F \leq C \|x\|_E \quad \text{pour tout } x \in E, auquel cas on dit qu'il est borné.
Démonstration.
()(\Leftarrow) Si une telle constante CC existe, alors pour tout ε>0\varepsilon > 0, il suffit de prendre δ=ε/C\delta = \varepsilon / C (ou δ\delta quelconque si C=0C = 0) : dès que xE<δ\|x\|_E < \delta, on a T(x)FCxE<Cδ=ε\|T(x)\|_F \leq C\|x\|_E < C\delta = \varepsilon, ce qui donne la continuité en 00.

()(\Rightarrow) Supposons TT continue en 00. En appliquant la définition avec ε=1\varepsilon = 1, il existe δ>0\delta > 0 tel que xE<δ\|x\|_E < \delta implique T(x)F<1\|T(x)\|_F < 1. L'idée est alors d'exploiter la linéarité comme une homothétie. Soit xEx \in E non nul. Le vecteur u=δ2xxE\displaystyle u = \frac{\delta}{2} \cdot \frac{x}{\|x\|_E} vérifie uE=δ/2<δ\|u\|_E = \delta/2 < \delta, donc T(u)F<1\|T(u)\|_F < 1. Par linéarité, le facteur d'échelle se propage fidèlement à travers TT :

T(x)F=2xEδT(u)F<2δxE.\|T(x)\|_F = \frac{2\|x\|_E}{\delta} \, \|T(u)\|_F < \frac{2}{\delta} \|x\|_E.

La constante C=2/δC = 2/\delta convient (l'inégalité étant trivialement vérifiée pour x=0x = 0).

Cette caractérisation permet en particulier de démontrer le corollaire suivant:

Corollaire 1 (Continuité en dimension finie)
Toute opérateur linéaire T:RnRmT : \R^n \to \R^m est continu.

Il suffit pour cela de démontrer qu'il est borné, ce qui est presque immédiat.

Démonstration.
Notons (e1,...,en)(e_1, ..., e_n) la base canonique de Rn\R^n. Pour tout x=i=1nxieix = \sum_{i=1}^n x_i e_i, l'inégalité triangulaire et la linéarité donnent T(x)Fi=1nxiT(ei)F(i=1nT(ei)F)max1inxiCx,\|T(x)\|_F \leq \sum_{i=1}^{n} |x_i| \, \|T(e_i)\|_F \leq \left(\sum_{i=1}^{n} \|T(e_i)\|_F\right) \max_{1\leq i \leq n} |x_i| \leq C \|x\|_\infty,C=i=1nT(ei)FC = \sum_{i=1}^{n} \|T(e_i)\|_F est une constante finie. Comme la norme \|\cdot\|_\infty est équivalente à toute norme sur Rn\R^n, le résultat vaut pour n'importe quel choix de norme sur l'espace de départ.

6.4. La discontinuité et la dimension infinie

En dimension infinie, un opérateur linéaire peut être continu ou discontinu, et s'il est discontinu, il l'est partout sur son domaine. C'est donc un objet assez peu intuitif. On peut légitimement se demander ce que cela signifie, surtout si on se limite à l'image usuelle de la discontinuité des fonctions réelles : ce sont des fonctions qui ont des « sauts », avec des limites à gauche et à droite différentes. Un opérateur discontinu partout a-t-il des sauts partout ? La réponse est non. En fait, la nature de la discontinuité dans ces deux cas est complètement différente.

Afin de mieux le comprendre, prenons d'abord la négation de la formulation εδ\varepsilon-\delta de la continuité en 00 :

ε>0, δ>0:xE:xE<δetT(x)Fε.\exists \varepsilon > 0, \ \forall \delta > 0 : \exists x \in E : \,\,\, \|x\|_E < \delta \,\,\, \textrm{et} \,\,\, \|T(x)\|_F \geq \varepsilon.

Autrement dit, la discontinuité en zéro demande l’existence d'un seuil ε\varepsilon tel que pour tout rayon δ\delta même aussi petit que l'on veut, il existe un vecteur xδx_\delta compris dans cette petite boule dont l'image « résiste », c'est-à-dire ne s'écrase pas sous le seuil ε\varepsilon.

On pourrait alors naïvement penser que la discontinuité provient d'une direction fixe uu sur laquelle l'action de TT explose. Mais c'est impossible : pour tout vecteur fixé uD(T)u \in \Dom(T), T(u)T(u) est un vecteur de FF, et sa norme T(u)F\|T(u)\|_F est nécessairement finie. Par linéarité, en prenant un vecteur d'entrée suffisamment petit, l'image sera aussi petite que l'on veut. Ainsi l'action (on parle souvent d'amplification) de l'opérateur est contrôlée dans chaque direction individuelle.

Ce qu'il se passe est plus subtil. C'est un phénomène séquentiel : en cas de discontinuité, on peut trouver une suite de directions (un)(u_n) de norme 11, dont les images s'échappent à l'infini. Il suffit pour cela de fixer un seuil ε\varepsilon, et de choisir une suite de rayons δn=1/n\delta_n = 1/n tendant vers zéro. La discontinuité nous garantit l'existence de vecteurs xnx_n (avec xn1/n\|x_n\| \le 1/n) tels que T(xn)ε\|T(x_n)\| \ge \varepsilon. En posant alors la suite de vecteurs unitaires un=xnxnu_n = \frac{x_n}{\|x_n\|}, on obtient par linéarité :

T(un)=T(xn)xnnεn\|T(u_n)\| = \frac{\|T(x_n)\|}{\|x_n\|} \geq n\varepsilon \xrightarrow[n \to \infty]{} \infty

La discontinuité se manifeste donc comme une fuite dans l'espace des directions : aucune direction fixe ne pose problème, mais on peut en trouver une séquence qui fait diverger l'action de l'opérateur. C'est la raison pour laquelle ce phénomène ne peut se produire qu'en dimension infinie.

Exemple 2 (L'opérateur de dérivation est discontinu)
L'exemple typique est l'opérateur de dérivation D:ffD : f \mapsto f', défini sur un domaine dense de L2([0,1])L^2([0,1]) (les fonctions dérivables à dérivée dans L2L^2). On admet ici que cet espace admet pour base hilbertienne les fonctions trigonométriques en(x)=2sin(nπx)e_n(x) = \sqrt{2}\sin(n\pi x), chacune de norme enL2=1\|e_n\|_{L^2} = 1. On calcule : D(en)(x)=nπ2cos(nπx),D(en)L2=nπn+.D(e_n)(x) = n\pi \sqrt{2}\cos(n\pi x), \qquad \|D(e_n)\|_{L^2} = n\pi \xrightarrow[n \to \infty]{} +\infty. On voit la fuite décrite plus haut : aucune ene_n individuelle ne pose problème (D(en)D(e_n) reste dans L2L^2), mais la suite (en)(e_n) explore des fréquences de plus en plus élevées, ce qui, via la dérivation, amène à une explosion de l'amplification.

Revenons sur l'interprétation géométrique. Peut-on encore parler de saut? Pour la fonction de R\R dans R\R, donnée par

f(x)={0si x<01si x0\begin{aligned} f(x) = \begin{cases} 0 & \text{si } x < 0 \\ 1 & \text{si } x \ge 0 \end{cases} \end{aligned}

la discontinuité en 00 est révélée par une trajectoire d'approche fixe x0x \to 0^-, qui montre que f(0)f(0)f(0^-) \neq f(0) et révèle donc un saut.

Dans le cas de l'opérateur de dérivation autour d'un point donné ψ\psi, aucune trajectoire d'approche fixe ne révèle la discontinuité, puisque pour toute direction fixe uD(D)u \in \Dom(D), on a D(ψ+λu)=ψ+λuψD(\psi + \lambda u) = \psi' + \lambda u' \to \psi' quand λ0\lambda \to 0 : il n'y aucun saut le long de uu, et ce, pour toute fonction uu.

En revanche, la suite fn=ψ+1nsin(n)f_n = \psi + \frac{1}{\sqrt{n}}\sin(n\,\cdot) approche ψ\psi par directions toujours changeantes : on a fnψf_n \to \psi dans la norme L2L^2, mais fn↛ψf_n' \not \to \psi' du fait de la divergence signalée dans l'encadré ci-dessus.

Important
La discontinuité en dimension infinie ne se révèle ainsi qu'à travers cette variété dans la direction d'approche, alors qu'elle est invisible direction par direction. En ce sens, il s'agit davantage d'un phénomène global sur l'espace des directions que d'un saut localisé : elle traduit l'impossibilité de contrôler uniformément l'amplification d'un opérateur sur la sphère unité.

Remarque : en mécanique quantique du point, l'opérateur impulsion est représenté par iDi \hbar D, et est donc discontinu. En conséquence, on verra qu'il ne pourra être défini que sur un sous-espace strict de L2L^2. Son auto-adjonction ne sera donc pas automatique, et dépendra des conditions aux bords imposées sur les fonctions d'onde. Tout cela sera détaillé dans les leçons suivantes.

6.5. Le cas des formes linéaires

Nous avons vu à la leçon précédente le rôle fondamental des formes linéaires sur un Hilbert, et en particulier le rôle de celles qui sont continues. Dans un souci d'être complet, nous détaillons maintenant ce que sont ces formes continues. Nous avons d'abord la proposition suivante :

Proposition 7 (Continuité des formes y\ell_y)
Soit H\mathcal{H} un Hilbert complexe muni d'un produit scalaire hermitien ,\langle \cdot, \cdot \rangle et de la norme induite x=x,x\|x\| = \sqrt{\langle x, x \rangle}. Pour tout yHy \in \mathcal{H}, la forme linéaire y:HC,xy,x\ell_y : \mathcal{H} \to \mathbb{C}, \quad x \mapsto \langle y, x \rangle est continue.
Démonstration.
L'inégalité de Cauchy-Schwarz donne, pour tout xHx \in \mathcal{H}, y(x)=y,xyx,|\ell_y(x)| = |\langle y, x \rangle| \leq \|y\| \cdot \|x\|, ce qui montre que y\ell_y est bornée, donc continue (Proposition 6). (Remarque : cet énoncé est en fait vrai sur tout préhilbertien sur R\R ou C\C).

Par ailleurs on rappelle que le théorème de Riesz, lui, affirme que la réciproque est vraie : toute forme linéaire continue sur H\mathcal{H} est de cette forme. L'application yyy \mapsto \ell_y est donc une bijection isométrique de H\mathcal{H} sur son dual topologique H\mathcal{H}^*, et c'est cela qui justifie l'identification des vecteurs (les kets) avec les formes linéaires continues (les bras).

6.6. Continuité du produit scalaire

L'inégalité de Cauchy-Schwarz conduit aussi à la continuité du produit scalaire, qui n'est pas lui-même une application linéaire au sens strict, mais sesquilinéaire, à la fois anti-linéaire dans le premier argument et linéaire dans le second. Dans ce cas, et sans rentrer dans les détails, on pose la question de la continuité jointe en les deux arguments. Elle est effectivement assurée, puisque, pour des couples (xn,yn)(x,y)(x_n, y_n) \to (x, y) dans H×H\mathcal{H} \times \mathcal{H} (convergence forte, en norme, dans la topologie produit), on a xn,ynx,y\langle x_n, y_n \rangle \to \langle x, y \rangle. Preuve :

yn,xny,x=yny,xn+y,xnxynyxn+yxnx0.|\langle y_n, x_n \rangle - \langle y, x \rangle| = |\langle y_n - y, x_n \rangle + \langle y, x_n - x \rangle| \leq \|y_n - y\|\|x_n\| + \|y\|\|x_n - x\| \to 0.

On a utilisé l'inégalité triangulaire, appliqué deux fois Cauchy-Schwarz, et le fait que xn\|x_n\| reste borné pour montrer la convergence vers zéro.

Remarque : en physique quantique, la continuité des formes linéaires et du produit scalaire traduit physiquement la robustesse des amplitudes de probabilité sous de petites perturbations des états, et assure ainsi la stabilité des probabilités mesurées.

7. Topologie des sous-espaces vectoriels

Dans la suite nous serons souvent amenés à considérer des sous-espaces vectoriels (sev) d'espaces normés ou de Hilbert. Lorsqu'on parle de leur topologie, on entend implicitement la topologie induite : un sous-espace FEF \subset E hérite naturellement de la norme de EE par restriction, et donc des notions d'ouvert, fermé, convergence, etc. La question de savoir si ces sous-espaces sont fermés ou denses dépend alors de façon critique de la dimension. Nous avons d'abord le théorème suivant :

Théorème 3
Dans un espace vectoriel normé EE, tout sous-espace vectoriel de dimension finie est fermé.

En particulier, ils ne peuvent jamais être denses, à moins d'être le sous-espace (trivial) égal à tout l'espace. Le cas des sous-espaces de dimension infinie est plus riche : certains sont fermés et d'autres ne le sont pas.

Densité et dimension infinie

Si EE est de dimension infinie, un sous-espace vectoriel FF de EE peut être dense sans être égal à EE. C'est un phénomène non-intuitif car, en dimension finie, un sev strict manque toujours d'au moins une direction pour remplir l'espace. Mais en dimension infinie, on a la propriété suivante :

Proposition 8
Soit FF un sous-espace vectoriel d'un espace normé EE. Si FF est dense dans EE et FEF \neq E, alors FF est nécessairement de dimension infinie.

La preuve est immédiate : si FF était de dimension finie, il serait fermé d'après le théorème précédent. Comme FF est dense, on aurait E=F=FE =\overline{F} = F, en contradiction avec l'hypothèse.

Or, c'est précisément parce qu'il dispose d'une infinité de directions qu'un sous-espace peut « s'étaler » {} dans tout l'espace (être dense) sans pour autant le remplir totalement (sans être fermé).

Exemple des suites à support fini

Considérons l'exemple de c00c_{00}, l'ensemble des suites à support fini. C'est un sous-espace de 2(N)\ell^2(\mathbb{N}), l'espace des suites de carré sommable. La décomposition de chaque élément xc00x \in c_{00} n'utilise qu'un nombre fini de vecteurs de la base canonique (en)nN(e_n)_{n \in \mathbb{N}}, mais ce nombre est arbitraire : il n'existe aucune borne uniforme sur le nombre de directions utilisées. C'est pourquoi d'ailleurs ce sous-espace est stable par addition : la somme de deux éléments de c00c_{00} reste à support fini, quitte à augmenter la taille du support. Et par ailleurs, cela montre qu'il est dense, parce qu'on peut approcher n'importe quel point x=(xn)nN2(N)x = (x_n)_{n \in \mathbb{N}} \in \ell^2(\mathbb{N}) en considérant la suite d'éléments de c00c_{00} donnée par la troncation de xx à son NN-ième terme :

x(N)=(x0,x1,...,xN1,0,0,...)c00x^{(N)} = (x_0, x_1, ..., x_{N-1}, 0, 0, ...) \in c_{00}

qui converge fortement vers xx quand NN \to \infty.

Ce sev est donc dense parce qu'il se permet d'utiliser n'importe quelle direction à disposition, dans un nombre aussi grand que l'on veut, ce qui permet d'approcher n'importe quel point de l'espace total.

La famille {en}nN\{e_n\}_{n \in \mathbb{N}} joue alors un double rôle : c'est à la fois une base algébrique de c00c_{00} (tout élément de c00c_{00} est une combinaison linéaire finie des ene_n) et une base hilbertienne de 2\ell^2 (tout élément de 2\ell^2 est la limite d'une série faisant intervenir les ene_n).

Exemple des fonctions continues

Mais le mécanisme de densité n'est pas toujours de type « à support fini croissant ». En effet, soit l'ensemble C([0,1])C([0,1]) des fonctions continues sur [0,1][0,1]. C'est un sous-espace vectoriel de L2([0,1])L^2([0,1]). On peut montrer qu'il est dense en approchant d'abord toute fonction de L2L^2 par des fonctions en escalier, puis ces dernières par des fonctions continues.

Mais contrairement au cas de c00c_{00}, la nature algébrique de cette densité reste mystérieuse. Dans le premier cas, on pouvait expliquer la densité algébriquement : la base (algébrique) de c00c_{00} contient tous les vecteurs de la base Hilbertienne ene_n, et la densité utilise « toutes les directions » {} de 2\ell^2, sans borne uniforme sur le nombre de directions simultanément mobilisées.

Pour C([0,1])C([0,1]) dense dans L2([0,1])L^2([0,1]), on ne sait rien dire de tel. Un résultat général7 affirme certes que C([0,1])C([0,1]) possède une base algébrique, mais :

Note 7 : Tout espace vectoriel possède une base algébrique. Cet énoncé repose sur l'axiome du choix et se démontre via le lemme de Zorn.
  1. Aucune description explicite ou constructive n'en est connue,
  2. La densité se prouve par des arguments analytiques mais échappe à toute compréhension purement algébrique.

En conclusion, on retiendra que les sous-espaces denses en dimension infinie sont des objets subtils, et même parfois étranges. Contrairement au cas fini où un sous-espace strict ne peut jamais être dense, la dimension infinie autorise ce phénomène et il n’est pas toujours possible d’exprimer cela de façon purement algébrique.

En mécanique quantique, les opérateurs linéaires non bornés (ou non continus), tels que l’opérateur impulsion déjà rencontré précédemment, ne peuvent être définis que sur un sous-espace vectoriel strict de L2L^2. Afin de pouvoir les qualifier tout de même d'observable, on exige que ce sous-espace soit dense : cela garantit qu'aucun état physique n'est topologiquement inaccessible depuis le domaine de l'opérateur, et c'est aussi la condition pour que l'adjoint de l'opérateur soit uniquement défini (cf. Leçon suivante).

8. Ensembles bornés

Dans un espace normé (E,)(E, \|\cdot\|), un sous-ensemble AA est dit borné s'il existe M>0M > 0 tel que

xMpour tout xA.\|x\| \leq M \quad \text{pour tout } x \in A.

La non-bornitude possède une caractérisation séquentielle : AA n'est pas borné si et seulement s'il existe une suite (xn)nN(x_n)_{n \in \mathbb{N}} d'éléments de AA telle que xn+\|x_n\| \to +\infty.

Comme on l'a vu en Section 6.3, c'est la notion d'ensemble borné qui caractérise la continuité des applications linéaires entre espaces normés : une application linéaire T:EFT : E \to F est continue si et seulement si elle est bornée, c'est-à-dire qu'elle transforme tout ensemble borné de EE en un ensemble borné de FF.

A toutes fins utiles, précisons que bornés et fermés sont deux notions indépendantes :

  • La boule ouverte B(0,1)={xE:x<1}B(0,1) = \{x \in E : \|x\| < 1\} est bornée mais non fermée.
  • Une droite vectorielle Rv\mathbb{R} \cdot v (avec v0v \neq 0) est fermée mais non bornée.
  • La boule fermée B(0,r)\overline{B}(0,r) de rayon r>0r > 0 est à la fois bornée et fermée.

9. Ensembles compacts

La compacité possède une définition purement topologique qu'on ne détaillera pas. Dans les espaces normés elle admet une caractérisation séquentielle (théorème de Bolzano-Weierstrass) que l'on acceptera plutôt comme définition :

Definition 10 (Ensemble compact ; ensemble précompact)
Soit (E,)(E, \|\cdot\|) un espace normé.
  • Un sous-ensemble KEK \subset E est dit compact si toute suite d'éléments de KK admet une sous-suite qui converge vers un élément de KK.
  • Un sous-ensemble BEB \subset E est dit précompact (ou relativement compact) si son adhérence B\overline{B} est compacte.

Un ensemble précompact est donc quasiment compact, il suffit de le compléter avec ses points limites pour le rendre fermé et compact. Un ensemble compact est nécessairement fermé et borné8. Le théorème de Heine-Borel nous dit que la réciproque est vraie en dimension finie : un ensemble est compact si et seulement s'il est fermé et borné9.

Note 8 : L'idée est simple : s'il n'était pas borné, il existerait une suite s'échappant vers l'infini, et celle-ci n'aurait aucune sous-suite convergente. S'il n'était pas fermé, une suite pourrait converger vers un point hors de l'ensemble, et toute sous-suite de cette dernière convergerait vers ce même point, contredisant la définition.
Note 9 : On retrouve au passage le fait que les compacts de R\mathbb{R} sont exactement les segments fermés [a,b][a,b] et les sous-ensembles finis (par exemple {1,5,12}\{1, 5, 12\})

Nous donnons une idée de la preuve en dimension finie car elle permet de comprendre pourquoi la réciproque est fausse en dimension infinie. Sur un segment [a,b][a,b] de R\mathbb{R}, si l'on place une infinité de points (une suite), on peut diviser le segment en deux : au moins une des deux moitiés contient une infinité de points. En procédant ainsi par dichotomie, on construit une suite d'intervalles emboîtés dont la taille tend vers zéro et qui contiennent encore une infinité de points de la suite. Cela permet d'extraire une sous-suite qui converge vers l'unique point commun à tous ces intervalles.

En dimension nn, on généralise ce processus coordonnée par coordonnée : on extrait une première sous-suite qui converge selon la première coordonnée, puis de celle-ci on en extrait une deuxième qui converge selon la deuxième, et ainsi de suite. N'ayant qu'un nombre fini de directions à traiter, on finit toujours par obtenir une sous-suite qui converge, cf Figure 3.

Un compact S dans un EVN de dimension 2. On commence par l'entourer par un pavé, que l'on découpe en quatre partie égales; on répète la procédure en choisissant toujours un des sous-carré qui a encore une infinité des points de la suite. Ici on ne procède pas coordonnée par coordonnée, mais, c'est équivalent, par dichotomies successives de pavés emboîtés. On construit ainsi un point d'accumulation M qui sert de limite à une sous-suite extraite (l'extraction étant toujours possible puisqu'il reste par construction un nombre infini de points de la suite). Figure tirée de https://old.maa.org/press/periodicals/convergence/an-analysis-of-the-first-proofs-of-the-heine-borel-theorem-cousins-proof
Figure 3. Un compact SS dans un EVN de dimension 2. On commence par l'entourer par un pavé, que l'on découpe en quatre partie égales; on répète la procédure en choisissant toujours un des sous-carré qui a encore une infinité des points de la suite. Ici on ne procède pas coordonnée par coordonnée, mais, c'est équivalent, par dichotomies successives de pavés emboîtés. On construit ainsi un point d'accumulation MM qui sert de limite à une sous-suite extraite (l'extraction étant toujours possible puisqu'il reste par construction un nombre infini de points de la suite). Figure tirée de \url{https://old.maa.org/press/periodicals/convergence/an-analysis-of-the-first-proofs-of-the-heine-borel-theorem-cousins-proof}

En dimension infinie, la bornitude permet d'appliquer la dichotomie détaillée ci-dessus, mais cela ne contrôle pas l'infinité de directions possibles dans lesquelles les points de la suite peuvent s'échapper. Ainsi, nous avons le contre-exemple frappant dû à Riesz :

Théorème 4 (Riesz)
Dans un EVN de dimension infinie, la boule unité fermée B(0,1)\overline{B}(0,1) n'est pas compacte.

La démonstration n'est pas immédiate dans le cas d'un EVN, mais très facile dans un espace de Hilbert. Il suffit de considérer la suite (en)nN(e_n)_{n \in \mathbb{N}} des vecteurs d'une base Hilbertienne (donc orthonormée). On a alors enem=2\|e_n - e_m\| = \sqrt{2} pour tout nmn \neq m. Comme les points restent à distance constante les uns des autres, aucune sous-suite ne peut être de Cauchy, donc aucune ne converge.

La boule unité semble compacte à première vue car on a tendance à se la représenter en dimension finie, mais en réalité elle est trop vaste en dimension infinie pour être compacte. Au contraire, un ensemble beaucoup plus petit, comme le cube de Hilbert :

H={(xn)nN2xn1n}H = \{ (x_n)_{n \in \mathbb{N}} \in \ell^2 \mid |x_n| \leq \frac{1}{n} \}

est compact car il devient arbitrairement mince dans les directions d'indice élevé, ce qui force l'existence de points d'accumulation.

Pour aller plus loin (Compacité faible)
Dans un espace de Hilbert le théorème de Banach-Alaoglu garantit en revanche que la boule unité fermée est faiblement compacte : toute suite bornée admet une sous-suite qui converge faiblement (c'est-à-dire que xn,yx,y\langle x_n, y \rangle \to \langle x, y \rangle pour tout yEy \in E). Nous avons vu que la boule unité fermée ne pouvait pas être compacte au sens fort car elle contient la suite (en)(e_n) d'une base orthonormée, dont les vecteurs restent à distance constante 2\sqrt{2} les uns des autres. Cependant, ce contre-exemple ne tient plus dans le cadre de la convergence faible. En effet, si l'on observe cette suite selon n'importe quelle direction fixe yy, sa projection y,en\langle y, e_n \rangle tend nécessairement vers 00 du fait de l'inégalité de Bessel. Ainsi, ce qui empêchait la convergence forte (le fait que les vecteurs s'échappent dans des dimensions orthogonales) n'est plus un obstacle ici : la suite (en)(e_n) converge bien faiblement vers l'origine. Ces considérations peuvent sembler abstraites, mais ce résultat est pourtant nécessaire pour démontrer un théorème important de la mécanique quantique : tout système quantique avec un Hamiltonien borné inférieurement et soumis à un potentiel confinant (ie. qui diverge à l'infini) admet toujours un état fondamental. Voici une idée de la preuve. Les états physiques sont normés et donc appartiennent à la boule unité fermée. La compacité faible de cette dernière garantit que de toute suite d'états physiques d'énergies décroissantes, on peut extraire une sous-suite faiblement convergente. Le potentiel confinant empêche alors la fuite de la fonction d'onde à l'infini (spatial), ce qui assure que la norme de la limite est aussi égale à 110. La convergence faible et la convergence de la norme impliquent la convergence forte cf. théorème 5 ci-dessous. On en conclut que cette suite d'états converge vers un état physique minimisant l'énergie moyenne : c'est le fondamental. Voir détails dans [[[Reed and Simon (Vol. 4), théorème XIII.1]]].
Note 10 : C'est la partie délicate de la preuve qu'on ne détaillera pas ici

10. La bonne topologie en mécanique quantique

Toutes les sections précédentes nous ont préparés à la question de la bonne topologie à utiliser en mécanique quantique. Considérons une suite11 d'états physiques ψn\ket{\psi_n} (normés) qui converge vers un état limite ψ\ket{\psi}. Il est naturel d'exiger que les prédictions expérimentales convergent de manière cohérente : les probabilités de mesure PnPP_n \to P et les valeurs moyennes d'observables A^nA^\langle \hat{A} \rangle_n \to \langle \hat{A} \rangle. La question est : dans quel sens doit-on comprendre cette convergence ψnψ\ket{\psi_n} \to \kpsi? C'est-à-dire, pour quelle topologie?

Note 11 : Puisque tous les états du Hilbert sont censés représenter un véritable état physique, on peut toujours envisager de telles suites. Peu importe si on ne peut pas physiquement la réaliser (elle comporte une infinité d'états) : le point est que l'on peut en principe les considérer.

Le postulat de la mesure stipule que la probabilité d'obtenir le résultat φ\ket{\phi} lorsque le système est préparé dans l'état ψ\ket{\psi} est donnée par : P(ψφ)=φ|ψ2P(\psi \to \phi) = |\braket{\phi}{\psi}|^2. Pour que les probabilités convergent, il est donc suffisant que les amplitudes de probabilité convergent :

φH,φ|ψnnφ|ψ,\forall \ket{\phi} \in \mathcal{H}, \quad \braket{\phi}{\psi_n} \xrightarrow{n \to \infty} \braket{\phi}{\psi},

ce qui n'est rien d'autre que la convergence faible vue précédemment : ψnψ\ket{\psi_n} \rightharpoonup \ket{\psi}. La convergence faible garantit aussi la convergence des valeurs moyennes des observables bornées12.

Note 12 : C'est un peu plus technique et on le reverra plus loin ; on l'admet pour le moment (Section ([[[X]]])).

La topologie faible semble donc être un bon candidat. Mais, on l'a vu dans les contre-exemples des sections précédentes, la convergence faible ne suffit pas à imposer la convergence forte. En particulier, la norme ne converge pas nécessairement :

ψnψ̸    ψnψ.\ket{\psi_n} \rightharpoonup \ket{\psi} \centernot\implies \|\ket{\psi_n}\| \to \|\ket{\psi}\|.

Or, en mécanique quantique, la conservation de la probabilité totale est obligatoire pour l'interprétation de la théorie. On exige donc la convergence de la norme : ψnψ\|\psi_n\| \to \|\psi\|, ce qui physiquement signifie qu'il n'y a pas de fuite de probabilité. Or le théorème suivant permet de combiner ces deux exigences :

Théorème 5 (Critère de convergence forte)
Dans un espace de Hilbert, la suite (xn)(x_n) converge fortement vers xx si et seulement si elle converge faiblement vers xx et converge en norme : xnx (forte)    xnx et xnxx_n \to x \text{ (forte)} \quad \iff \quad x_n \rightharpoonup x \text{ et } \|x_n\| \to \|x\|

Nous arrivons au fait remarquable suivant qui conclut cette leçon : la topologie forte n'est pas seulement naturelle du point de vue mathématique, elle est imposée en mécanique quantique par la cohérence des postulats. D'abord par le fait que les probabilités s'expriment via des formes linéaires continues (convergence faible), puis par le fait de la conservation de la probabilité totale (convergence de la norme).

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